
Le cinéma tamoul a largement été façonné par une figure aussi monumentale que clivante : Rajinikanth. Pendant des décennies, le « Rajinikanth movie » a imposé ses codes, ses héros tranquilles au passé sulfureux et ses dialogues scandés comme des hymnes. Avec Coolie, Lokesh Kanagaraj reprend cette formule et la transforme en un blockbuster pan-indien à gros budget, assemblant des talents venus de cinq industries régionales indiennes. Après avoir construit son propre univers cinématographique avec Leo, Vikram, Master et Kaithi, le réalisateur met provisoirement de côté son Lokesh Cinematic Universe pour se mettre au service d’une superstar que le cinéma indien n’a jamais vraiment laissée vieillir.
Ce qu’il faut retenir
- Coolie marque la rencontre entre Lokesh Kanagaraj et Rajinikanth.
- Le film suit Deva, directeur d’un pensionnat, contraint de renouer avec la violence.
- Le réalisateur adapte sa mise en scène à la star, avec humour et fan service.
- Nagarjuna incarne un antagoniste sadique mais reste volontairement effacé.
- Le récit bifurque vers la techno-thriller, au prix de certaines incohérences.
- La musique d’Anirudh Ravichander électrise l’ensemble.
Un cahier des charges respecté à la lettre
Coolie ne fait pas exception à la norme du cinéma de Rajinikanth. On y suit l’histoire de Deva, un homme en apparence tranquille qui dirige un pensionnat pour jeunes étudiants. Lorsque son vieil ami est retrouvé mort dans d’étranges circonstances, le passé tumultueux du héros ressurgit brutalement. Deva se retrouve alors condamné à reprendre les armes pour protéger les innocents et faire éclater une vérité que beaucoup auraient préféré garder enfouie. Le scénario suit à la lettre une formule bien rodée, particulièrement établie depuis le classique Baasha sorti en 1995. Rajinikanth incarne une fois de plus un héros à la vie faussement calme, au passé mystérieux, et qui devra embrasser la violence une dernière fois pour sauver la veuve et l’orphelin.
Cette structure archétypale n’est pas un défaut en soi. Elle fait partie du contrat implicite entre la star et son public. Mais là où le génial Karthik Subbaraj avait intelligemment perverti la recette avec le surprenant Petta, Lokesh Kanagaraj s’avère bien plus sage dans sa relecture. On comprend très rapidement qu’il va adapter son cinéma à Rajinikanth, et non l’inverse. Dès les premières séquences, le cinéaste délaisse son ton habituellement très sombre pour ajouter une bonne dose d’humour, nécessaire à la formule qu’il doit respecter. Le long-métrage entier sert d’écrin à une superstar qui n’acceptera jamais de vieillir. Le casting prestigieux est ainsi rapidement relégué au second plan. Même un vétéran comme Nagarjuna, particulièrement imposant en méchant sadique, ne reste qu’un second couteau pour ne pas faire d’ombre au héros.
Un méchant marquant mais trop en retrait
Tout amateur du cinéma de Lokesh Kanagaraj admettra que l’auteur s’efface ici derrière sa superstar. Il tente cependant à maintes reprises de reprendre le contrôle du récit, comme si la construction de ses films dépendait encore de ses marqueurs habituels. Ainsi, lorsque des personnages passent devant une chambre du pensionnat en précisant qu’il ne faut jamais déranger cet étrange locataire, on comprend immédiatement quel dispositif narratif est mis en place. Le cinéaste distille ses indices, installe une menace latente et prépare son twist comme il sait si bien le faire. Autre signature du réalisateur, on a droit à la traditionnelle séquence d’action sur une chanson des années 90. Comme pour ses films précédents, Lokesh Kanagaraj nous lance sur une fausse piste concernant l’identité de l’antagoniste avant de le dévoiler tardivement, et ainsi de l’instaurer comme une menace absolue.
Les ficelles sont familières, presque trop. À la différence près que Coolie semble artificiel dans sa construction, comme si le réalisateur tentait de se convaincre lui-même qu’il a gardé la maîtrise d’un projet incontrôlable. Nagarjuna compose pourtant un méchant fascinant, froid et cruel, mais son potentiel est sous-exploité. Le scénario le maintient volontairement à distance pour ne jamais éclipser la superstar. C’est un choix compréhensible dans la logique du film, mais frustrant pour le spectateur qui attendait une confrontation à la hauteur des enjeux. Le duel entre Deva et son ennemi fonctionne, mais il aurait gagné en intensité si le méchant avait eu droit à davantage de présence et de complexité.
Une signature qui commence à tourner en rond
Si tous les artifices évoqués fonctionnaient dans les films précédents de Lokesh Kanagaraj, c’est parce qu’ils étaient intégrés de façon parfaitement fluide dans le récit, mais aussi parce qu’ils avaient encore un aspect novateur. En à peine six longs-métrages, le cinéaste commence à répéter sa formule comme un bon élève, quitte à sacrifier le moindre élément de surprise. Il se perd également dans sa gestion du fan service, un aspect qu’il maîtrisait à merveille dans Vikram. Cette fois-ci, les clins d’œil méta se font au détriment du récit. Les références au passé de Rajinikanth, les poses iconiques et les dialogues cyniques fonctionnent ponctuellement, mais ils alourdissent une narration déjà chargée. On sent que le réalisateur doit constamment composer avec une attente immense, celle d’un public qui veut voir sa superstar briller avant qu’il ne soit trop tard.
Cette pression explique sans doute certaines maladresses. Le cinéaste tente d’intégrer des éléments narratifs inattendus, voire improbables, avec une conviction irrésistible. C’était notamment le cas pour la drogue débloquant des pouvoirs surhumains dans Leo. Dans Coolie, le récit opère un virage techno-thriller inattendu mais qui peine à convaincre. La machine étrange au cœur des enjeux crée de sérieuses incohérences dans le dernier acte du film. Plus le métrage avance, plus l’équilibre entre le registre spectaculaire et la logique interne se fragilise. Les idées ne manquent pas, mais elles sont souvent sacrifiées sur l’autel de l’efficacité immédiate.
Un savoir-faire toujours évident
Malgré une écriture très inégale et des défauts évidents, Coolie s’avère être un blockbuster efficace. Après tout, même en étant moins inspiré que d’habitude, Lokesh Kanagaraj reste un cinéaste bien plus compétent que la majorité de ses contemporains. Que ce soit dans sa capacité à offrir des plans iconiques à un rythme effréné ou encore dans sa mise en scène d’une violence froide et brutale, le savoir-faire du réalisateur est évident. Les scènes d’action sont chorégraphiées avec une précision redoutable, et le montage donne à l’ensemble une énergie constante. On retrouve également ces dialogues marquants sous forme de punchlines, élément essentiel du grand cinéma populaire indien. Les répliques percutantes, souvent portées par la diction inimitable de Rajinikanth, provoquent le frisson attendu dans les salles.
On pouvait craindre que le style du cinéaste se heurte aux capacités physiques limitées de son acteur. Lokesh Kanagaraj est connu pour ses séquences d’action fluides et rapides, avec peu de coupes et une utilisation virtuose du mocobot. Bien évidemment, l’immobilisme de Rajinikanth est perceptible à l’écran. Aucune perruque ni aucun maquillage au monde ne pourront lui redonner la souplesse de sa jeunesse. Cependant, le réalisateur fait des merveilles au montage pour offrir des moments de bravoure impressionnants. Il utilise le corps de l’acteur comme une masse, transformant sa lenteur en puissance, sa raideur en autorité. Les combats sont pensés autour de cette contrainte, et le résultat est souvent spectaculaire. Le légendaire acteur n’a pas besoin de courir pour imposer sa présence : il lui suffit de marcher lentement vers la caméra, dans un plan soigneusement composé, pour que l’écran s’embrase.
La partition d’Anirudh Ravichander
Il est impossible d’évoquer l’efficacité ravageuse du cinéaste sans mentionner le duo qu’il forme depuis maintenant quatre longs-métrages avec le compositeur Anirudh Ravichander. La musique est cruciale dans le rythme et l’énergie du cinéma de Lokesh Kanagaraj. Une fois de plus, son compositeur fétiche lui offre une des bandes-originales les plus grisantes de l’année. Les thèmes principaux sont entêtants et l’énergie folle qu’ils transmettent contribue énormément au dynamisme des séquences les plus spectaculaires. Dès les premières notes, le public entre dans l’univers du film, porté par une rythmique qui ne le lâche plus. Les morceaux de célébration, les morceaux d’action et les morceaux introspectifs s’enchaînent avec une cohérence remarquable. Cette musique agit comme un personnage à part entière, soulignant chaque émotion, amplifiant chaque retournement.
Dans un film aussi centré sur le mythe Rajinikanth, la bande-originale joue un rôle de pont entre les générations. Elle convoque les sonorités rétro des années 90 tout en les modernisant avec des arrangements actuels. Ce mélange est savamment dosé, et il permet au film de trouver une identité sonore forte. Là où le scénario hésite, la musique tranche et impose une direction. Le morceau d’action principal, en particulier, est taillé pour les stades, avec des chœurs puissants et des percussions martiales. On ressort de la salle avec ces mélodies dans la tête, preuve que la partition remplit parfaitement sa mission.
Un blockbuster inégal mais sincère
Coolie n’est clairement pas du Lokesh Kanagaraj grand cru. Le film reste cependant l’un des Rajinikanth movies les plus inventifs et compétents de ces dernières années. Cette pause créative, imposée par les règles du star-system, rappelle que le cinéaste est aussi un formidable technicien capable de s’adapter à toutes les contraintes. Le long-métrage est symptomatique de ces blockbusters indiens dans lesquels l’auteur s’efface trop souvent derrière la superstar. Mais même limité par un cahier des charges trop envahissant, Lokesh Kanagaraj offre un spectacle efficace et prouve qu’il reste un des auteurs de blockbusters les plus passionnants de la décennie passée.
Le film séduira avant tout les admirateurs de Rajinikanth, qui y trouveront une véritable déclaration d’amour. Les autres spectateurs pourront apprécier la mise en scène millimétrée, la musique enivrante et la présence magnétique de la star. On pourra regretter que le scénario ne prenne pas plus de risques, que le méchant soit si peu exploité et que le virage techno-thriller manque de rigueur. Mais dans le genre du divertissement spectaculaire, Coolie remplit son contrat avec une honnêteté désarmante. Il ne nous reste plus qu’à attendre avec impatience le retour de Lokesh Kanagaraj à son univers cinématographique, dans l’espoir qu’il retrouve toute sa liberté et son audace. En attendant, cette collaboration inédite entre deux monuments du cinéma tamoul offre un moment de cinéma populaire aussi imparfait qu’enthousiasmant."
Source:Ecran Large News
