
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman est reçu ce mardi 18 novembre 2025 à la Maison Blanche par le président américain Donald Trump. Cette visite officielle, la première depuis sept ans, marque un retour en grâce spectaculaire pour celui que l'on surnomme « MBS ». Après des années de mise à l'écart diplomatique suivant l'assassinat du journaliste dissident Jamal Khashoggi en 2018, le dirigeant de facto du royaume saoudien est redevenu un allié incontournable des Occidentaux dans une région en pleine tourmente.
Au programme des discussions : un pacte de défense américano-saoudien et un programme nucléaire civil soutenu par Washington, deux dossiers que Riyad espère conclure pour consolider son statut régional. Mais au-delà des annonces commerciales et sécuritaires, cette rencontre met en lumière des divergences profondes entre les deux alliés sur deux sujets majeurs : la question palestinienne et l'avenir de l'Iran.
Un retour en grâce après des années de tensions
Il y a encore quelques années, Mohammed ben Salman était considéré comme un dirigeant peu fréquentable sur la scène internationale. L'assassinat de Jamal Khashoggi, critique virulent du pouvoir saoudien, dans le consulat saoudien à Istanbul en octobre 2018, avait provoqué une onde de choc planétaire. Les services de renseignement américains ont conclu que le prince héritier avait donné son aval à cette opération, une accusation que Riyad a toujours fermement démentie.
Pourtant, le contexte géopolitique a radicalement changé. Le Moyen-Orient est plongé dans le chaos depuis l'attaque terroriste du Hamas en Israël le 7 octobre 2023, qui a déclenché une guerre dévastatrice à Gaza. Dans ce contexte, l'Arabie saoudite, par sa puissance économique, religieuse et diplomatique, est devenue un acteur central pour toute initiative de paix. La France a d'ailleurs bâti cette année son initiative visant à relancer la solution à deux États en étroite collaboration avec Riyad. Les États-Unis, de leur côté, voient en l'Arabie saoudite un pivot stratégique pour contrebalancer l'influence iranienne et consolider les accords d'Abraham.
Divergences sur Israël : la question palestinienne au cœur du désaccord
L'un des principaux points de friction entre Mohammed ben Salman et Donald Trump concerne la normalisation des relations entre l'Arabie saoudite et Israël. Les accords d'Abraham, signés en 2020 sous l'égide de l'administration Trump, avaient permis aux Émirats arabes unis, à Bahreïn et au Maroc de normaliser leurs relations avec l'État hébreu. L'Arabie saoudite, elle, avait conditionné une telle normalisation à la création d'un État palestinien indépendant.
Aujourd'hui, la position saoudienne s'est durcie. Le royaume exclut tout rapprochement avec Israël tant que celui-ci continue d'empêcher la création d'un État palestinien. « Quand, aujourd'hui, l'Arabie saoudite regarde Israël, elle ne voit pas seulement la guerre à Gaza et l'occupation de la Cisjordanie, elle voit aussi la déstabilisation de toute la région », analyse Xavier Guignard, chercheur français actuellement invité à l'Académie diplomatique saoudienne de Riyad. Cette perception est partagée par une large partie de l'opinion publique saoudienne, pour qui la cause palestinienne demeure une question fondamentale.
Donald Trump, qui rêve de parachever les accords d'Abraham en incluant l'Arabie saoudite, pourrait bien se heurter à un refus catégorique. « Je ne pense pas qu'aujourd'hui, Donald Trump soit en mesure de faire plier MBS sur la question de la normalisation du royaume avec Israël », poursuit le chercheur. Ce refus n'est toutefois pas nécessairement définitif. Selon Xavier Guignard, MBS ne veut pas offrir à Benyamin Netanyahu une victoire symbolique. Il espère que le premier ministre israélien, confronté à une crise politique interne et à des procès pour corruption, perdra les élections de 2026. Une nouvelle donne pourrait alors émerger, ouvrant la voie à une reprise des discussions.
L'Iran : médiation saoudienne contre confrontation israélienne
Les divergences entre Washington et Riyad s'étendent également à l'Iran. La République islamique a subi de multiples revers ces derniers mois : bombardée par Israël et les États-Unis, elle a aussi souffert de la chute du régime syrien de Bachar el-Assad et de l'affaiblissement du Hezbollah libanais, défait militairement par les bombardements israéliens. Cette situation a considérablement réduit l'influence de Téhéran dans la région, mais l'Arabie saoudite ne voit pas cette évolution d'un bon œil.
Selon Xavier Guignard, le prince héritier saoudien arrive à Washington porteur d'une proposition de médiation entre l'Iran et les États-Unis. Riyad et Téhéran ont en effet entamé un rapprochement ces dernières années, après une période de franche hostilité. En mars 2023, sous l'égide de la Chine, les deux puissances régionales avaient signé un accord surprise pour rétablir leurs relations diplomatiques. Depuis, les canaux de communication sont restés ouverts, et l'Arabie saoudite cherche à éviter une déstabilisation complète de l'Iran, qui pourrait avoir des conséquences imprévisibles pour l'ensemble du golfe Persique.
« L'Arabie saoudite souhaite à tout prix éviter une déstabilisation de l'Iran », analyse le chercheur. Cette position s'oppose totalement à celle d'Israël, qui verrait d'un bon œil l'effondrement complet de la République islamique. Les États-Unis se trouvent ainsi pris en tenaille entre leurs deux alliés régionaux. Donald Trump, qui avait déchiré l'accord nucléaire iranien lors de son premier mandat et imposé des sanctions maximales, pourrait être tenté de soutenir une ligne dure. Mais l'Arabie saoudite, consciente des risques de chaos régional, pousse à une désescalade et à une médiation.
La Syrie, un autre terrain de friction
La question syrienne constitue également un dossier sensible entre Saoudiens et Israéliens, avec les Américains en arbitres. Après la chute de Bachar el-Assad, la Syrie est désormais dirigée par des islamistes sunnites issus de l'opposition. L'Arabie saoudite, qui a longtemps soutenu une partie de l'opposition syrienne, s'investit désormais massivement pour tenter de reconstruire le pays. « L'Arabie saoudite s'investit énormément, sans limite à ses efforts, pour tenter de remettre sur pied la Syrie », souligne Xavier Guignard.
Cette priorité saoudienne entre en contradiction avec les raids israéliens en territoire syrien, qui se sont multipliés au cours de l'année écoulée. Israël, préoccupé par la présence de groupes armés proches de l'Iran ou du Hezbollah près de ses frontières, a mené des frappes répétées contre des infrastructures militaires syriennes. Ces actions compliquent les efforts de reconstruction saoudiens et créent un climat de tension entre Riyad et Jérusalem. Donald Trump devra donc jouer les équilibristes entre ses alliés saoudiens et israéliens sur ce dossier.
Par ailleurs, l'Arabie saoudite a offert cette année un accueil somptueux au président américain, accueilli au printemps dans le royaume avec des promesses d'investissement de 600 milliards de dollars aux États-Unis. Ces liens économiques solides devraient garantir une atmosphère cordiale lors de cette rencontre, mais les divergences stratégiques pourraient bien jeter une ombre sur l'entente affichée.
Un test pour la diplomatie américaine
Cette visite de Mohammed ben Salman intervient à un moment charnière pour le Moyen-Orient. Les équilibres régionaux sont en pleine recomposition : l'Iran affaibli, la Syrie en reconstruction, la guerre à Gaza toujours en cours, et les citoyens israéliens appelés aux urnes en 2026. Dans ce contexte, l'Arabie saoudite cherche à consolider son rôle de puissance régionale majeure, tout en maintenant des relations équilibrées avec les grandes puissances mondiales.
Pour Donald Trump, cette rencontre est l'occasion de réaffirmer l'alliance américano-saoudienne, un pilier de la politique étrangère américaine depuis des décennies. Le président américain y voit également un moyen de relancer son initiative diplomatique sur les accords d'Abraham, même si les obstacles restent nombreux. La question palestinienne demeure le principal point de blocage, et les déclarations récentes des responsables saoudiens laissent peu de place à une inflexion rapide.
L'Iran, quant à lui, pourrait bien être le théâtre d'un bras de fer diplomatique entre les deux dirigeants. L'Arabie saoudite, qui partage une longue frontière maritime avec l'Iran dans le golfe Persique, craint qu'une guerre ouverte ne déstabilise la région et n'affecte les flux pétroliers. La médiation saoudienne, si elle est acceptée par Washington, pourrait ouvrir une nouvelle page dans les relations américano-iraniennes. Mais les partisans d'une ligne dure à Téhéran comme à Washington risquent de faire échouer toute tentative d'apaisement.
Au final, cette rencontre entre Mohammed ben Salman et Donald Trump illustre la complexité des alliances au Moyen-Orient. Les deux dirigeants partagent une relation personnelle forte, forgée lors du premier mandat de Trump, mais les intérêts stratégiques de leurs pays respectifs divergent sur des questions fondamentales. L'Arabie saoudite, tout en restant un allié fidèle des États-Unis, entend bien défendre ses propres intérêts dans une région où les équilibres sont plus instables que jamais. Quant à Donald Trump, il devra composer avec les exigences saoudiennes sur la Palestine et l'Iran, tout en préservant l'alliance avec Israël. Une tâche ardue qui pourrait définir la politique américaine au Moyen-Orient pour les années à venir.
Source:RFI News
